« Nous n’essayons même plus de refinancer, car c’est impossible à payer. » Cette phrase, entendue de plus en plus souvent dans les foyers argentins, résume à elle seule l’ampleur d’une crise silencieuse qui ronge le pouvoir d’achat de millions de citoyens. Selon les données croisées de la Banque centrale argentine (BCRA) et de cabinets d’analyse locaux, plus de 20 millions d’Argentins sont aujourd’hui endettés, et près de 6 millions d’entre eux ne parviennent plus à honorer leurs échéances.
Un niveau d’impayés inédit depuis vingt ans
En cumulant les impayés auprès des banques et des entités non financières, le Centre argentin d’économie politique (CEPA) estime à 5,8 millions le nombre d’Argentins en défaut de paiement, sur un total de 20 millions de personnes endettées, d’après son analyse des données de la Centrale des débiteurs de la BCRA. Selon un rapport récent de la Banque centrale, les défauts de paiement des ménages auprès des banques ont triplé en un an pour atteindre 12,8 % des crédits en mai, un plus haut depuis vingt-trois ans. Ce taux s’est maintenu à 12,8 % en juin, mettant fin à dix-neuf mois consécutifs de hausse, sans pour autant amorcer de réelle amélioration.
Le phénomène est d’autant plus frappant qu’il intervient alors que l’inflation, l’un des grands maux historiques de l’économie argentine, a nettement ralenti. L’inflation annuelle s’établit désormais autour de 33 %, très loin des pics dépassant les 200 % observés il y a quelques années. Mais ce ralentissement, aussi spectaculaire soit-il, ne suffit pas à soulager les ménages : les salaires réels peinent à suivre, tandis que la baisse des subventions publiques sur le gaz, l’électricité et les transports pèse directement sur les budgets familiaux.
Des taux d’intérêt qui rendent le remboursement illusoire
C’est là que réside le cœur du problème évoqué par la formule « nous n’essayons même plus de refinancer ». Les taux pratiqués par certains organismes de crédit, notamment non bancaires, sont devenus tels qu’ils transforment le remboursement en un objectif hors de portée pour une part croissante de la population. Les deux principaux postes concernés sont les crédits personnels et les cartes de crédit. Le taux de défaut sur les prêts personnels est ainsi passé de 3,3 % en octobre 2024 à 15,9 % en mai, une progression vertigineuse en un peu plus d’un an.
Dans ce contexte, l’Argentine occupe désormais la première place régionale en matière d’impayés bancaires. Une étude de la Fédération latino-américaine de banques (Felaban), comparant seize pays d’Amérique latine, a établi que 7,3 % des prêts accordés par les banques argentines au secteur privé étaient en souffrance au premier trimestre 2026, contre une moyenne régionale de 2,78 %. L’Argentine devance ainsi le Brésil (4,3 %) et la Colombie (3,7 %); et ces chiffres ne concernent que les banques traditionnelles, sans compter les portefeuilles de crédit détenus par les fintechs et les portefeuilles numériques, potentiellement plus fragiles encore.
Les jeunes, premières victimes du surendettement
La situation est particulièrement alarmante chez les jeunes actifs. Selon la banque publique Banco Provincia, quatre personnes sur dix âgées de 18 à 21 ans n’arrivent pas à rembourser leur crédit, et parmi ce groupe, neuf sur dix se sont endettées avant même d’avoir décroché un premier emploi. Cette précocité de l’endettement, dans un pays où l’accès à un emploi stable est de plus en plus difficile, dessine les contours d’une génération qui entre dans la vie active déjà lestée de dettes qu’elle n’a pas les moyens de solder.
Le témoignage d’Andrea, mère célibataire de 32 ans recueilli par l’AFP, illustre ce mécanisme. Après avoir perdu son emploi lorsque sa papeterie a fermé, puis avoir échoué à se lancer comme traiteur, elle s’est endettée de 600 à 3 000 euros en quelques mois seulement. Elle refuse de donner son nom de famille ou d’être photographiée, par crainte du regard des autres parents à l’école de sa fille. Le signe de la honte sociale qui accompagne souvent, en Argentine, cette bascule dans le surendettement.
Une fracture qui dépasse les statistiques bancaires
Au-delà des chiffres, certains chercheurs distinguent une catégorie encore plus préoccupante : celle des débiteurs jugés « irrécupérables ». D’après des données officielles de la Banque centrale analysées par la sociologue Violeta Carrera Pereyra, de l’Instituto Argentina Grande, plus de trois millions de personnes se trouvent dans cette situation, accumulant des retards de paiement d’un an ou plus. Le CEPA précise que plus de la moitié de ces défauts « irrécupérables » concernent des dettes contractées auprès de porte-monnaies numériques, hors du système bancaire classique. Pour ces ménages, la question n’est plus de savoir comment rembourser, mais comment continuer à vivre malgré une dette devenue structurellement impayable.
Un mal ancien, amplifié par le tournant Milei
La question de la responsabilité de Javier Milei dans cette crise appelle une réponse nuancée, tant les deux temporalités s’entremêlent.
D’un côté, l’endettement chronique de l’Argentine, sa dépendance historique au Fonds monétaire international, avec vingt-trois programmes de financement en soixante-dix ans, l’inflation endémique et la fragilité récurrente du peso, précède très largement l’arrivée au pouvoir de Milei, en décembre 2023. Le recours des ménages au crédit pour boucler leurs fins de mois n’est pas non plus une nouveauté dans un pays rongé par l’inflation depuis des générations : dès le début de l’année 2026, le taux d’impayés bancaires des familles atteignait déjà un niveau qualifié à l’époque de plus haut depuis 2010, preuve que la dégradation était enclenchée sur une base déjà fragile.
De l’autre, plusieurs leviers propres au programme de choc de Milei sont pointés comme des accélérateurs directs de la trajectoire récente. La suppression des subventions publiques sur le gaz, l’électricité et les transports a mécaniquement alourdi les charges fixes des ménages. Plus de 200 000 emplois formels ont été détruits entre décembre 2023 et juillet 2025, et environ 18 000 entreprises ont fermé leurs portes, selon le CEPA, un choc direct sur les revenus qui pousse au crédit. La politique monétaire restrictive destinée à juguler l’inflation a par ailleurs maintenu des taux d’intérêt très élevés, renchérissant considérablement le coût du crédit à la consommation.
Sur le plan doctrinal, Milei assume une non-intervention explicite : il considère l’endettement des ménages comme relevant strictement de la sphère privée, refusant toute restructuration ou tout refinancement public, et affirmant que personne n’a contraint quiconque à emprunter. Il présente cette dégradation comme le prix transitoire d’un assainissement macroéconomique dont l’inflation, désormais dix fois plus faible qu’en 2023, serait la preuve de succès. Ses opposants et une partie des chercheurs y voient au contraire une conséquence directe et prévisible des coupes budgétaires et de la dérégulation, qui ferait porter l’ajustement sur les ménages les plus vulnérables plutôt que sur l’État.
Un système bancaire qui absorbe le choc, pour l’instant
Du côté des banques, la situation reste sous contrôle en apparence. Les provisions couvraient 86,6 % du portefeuille irrégulier en juin, soit l’équivalent de 6,5 % du total des prêts accordés, ce qui limite pour l’instant le risque systémique. Certains observateurs avancent même que les pratiques de refinancement antérieures ont permis de maintenir davantage d’emprunteurs dans le système formel plutôt que de les en exclure, une lecture que la Banque centrale n’a pour l’heure ni confirmée ni infirmée publiquement.
Reste que le coût du crédit demeure écrasant pour les ménages les plus fragiles, et que la formule qui donne son titre à cet article résume bien l’impasse dans laquelle se trouvent des millions de familles : le calcul est simple, et il est perdant d’avance.

Article rédigé à partir de données de la Banque centrale d’Argentine (BCRA), du Centre argentin d’économie politique (CEPA), de la Fondation IFRAP, de la Direction générale du Trésor français et de dépêches AFP. Certains chiffres, notamment ceux portant sur les taux d’intérêt non bancaires ou les projections pour les mois à venir, restent à confirmer par les prochaines publications officielles de la BCRA (le rapport de juillet est attendu en septembre).
Au Brésil également, le surendettement est un problème majeur. Mais, contrairement au gouvernement Milei qui ne veut pas intervenir, il existe des programmes pour soulager les ménages confrontés à des crédits trop lourds. La banque n’est pas tenue de renégocier : la participation est volontaire, et seules les personnes ayant une dette éligible auprès d’un établissement adhérent peuvent bénéficier du programme fédéral. Même les consommateurs à jour dans leurs paiements peuvent trouver une alternative dans le Desenrola Adimplente, un dispositif créé pour remplacer les prêts plus coûteux par des crédits à de meilleures conditions, avant qu’il n’y ait de retard de paiement. Avant de conclure la renégociation, il est essentiel de comparer les taux, le nombre de versements, le montant total et les risques liés à un nouvel endettement. (d’après des informations fournies par Wellton Máximo, de l’Agência Brasil)






