Quarante-neuf ans après la disparition de l’écrivain et journaliste Rodolfo Walsh, la justice argentine a rendu, mercredi 26 août, l’un de ses verdicts les plus attendus dans le cadre de la « mégacause ESMA ». Gonzalo Sánchez, alias « Chispa » ou « Omar », ancien officier de renseignement de la Préfecture navale, a été condamné à seize ans et huit mois de réclusion pour sa participation à 178 séquestrations perpétrées dans l’ancienne École de mécanique de la marine (ESMA), pendant la dernière dictature militaire (1976-1983).
Un verdict rendu à l’unanimité
Le Tribunal fédéral criminel n° 5 de Buenos Aires a jugé Sánchez. Les faits retenus se sont déroulés entre décembre 1976 et décembre 1978 dans ce centre clandestin de détention, l’un des plus tristement célèbres de la dictature, où étaient enfermés puis souvent exécutés les opposants au régime. Les magistrats ont qualifié l’ensemble des faits de crimes contre l’humanité, commis dans le cadre du plan systématique de répression mis en œuvre par la junte militaire.
Parmi les 178 victimes nommées à l’audience figurent des noms marquants de la répression argentine : Norma Esther Arrostito, Dagmar Ingrid Hagelin, ou encore Patricia Julia Roisinblit, et dont dix-neuf cas sont directement liés aux recherches menées par les Grands-mères de la Place de Mai (Abuelas de Plaza de Mayo).
Le rôle de Sánchez dans l’enlèvement de Walsh
Ancien membre du « groupe de tâches » 3.3.2 rattaché à la Marine (l’unité opérationnelle chargée des enlèvements et interrogatoires à l’ESMA), Sánchez a été identifié comme l’un des exécutants de l’embuscade tendue à Rodolfo Walsh le 25 mars 1977, dans le quartier de San Cristóbal, à Buenos Aires. L’écrivain, figure du journalisme d’investigation argentin, avait été abattu au cours de l’opération, un jour seulement après avoir rédigé sa célèbre « Lettre ouverte à la Junte militaire », texte dénonçant les crimes du régime.
Lors de l’audience, la fille de l’écrivain, Patricia Walsh, est revenue sur les conséquences immédiates de l’enlèvement de son père : le pillage, dès le lendemain, de la maison familiale de San Vicente par les mêmes groupes de répression, qui y avaient dérobé des documents personnels ainsi qu’un texte inédit de l’auteur. D’après son témoignage, la propriété familiale demeure aujourd’hui encore entre les mains d’une famille liée à l’un des policiers ayant participé à l’opération.
Le dossier a également mis en lumière la trajectoire de Sánchez au sein de l’appareil répressif : ses évaluations élogieuses par sa hiérarchie et une décoration reçue en 1978 des mains de l’amiral Emilio Massera, l’un des chefs de la junte, une distinction que seuls deux officiers de la Préfecture ont reçue, Gonzalo Sánchez et Héctor Febres, autre figure de l’ESMA.
Quinze ans de cavale avant l’extradition
L’itinéraire judiciaire de Sánchez est lui-même révélateur des difficultés rencontrées par la justice argentine pour juger les responsables de la dictature. En cavale pendant quinze ans, il n’a été localisé qu’en 2013, réfugié à Paraty, sur la côte brésilienne, avant d’être finalement extradé vers l’Argentine en 2020. Il purge actuellement sa détention à l’unité pénitentiaire 34 de Campo de Mayo, où il exerce, selon plusieurs témoignages, les fonctions de pasteur évangélique auprès d’autres détenus condamnés pour des faits similaires.
Ce procès, connu sous le nom d’« ESMA IX », constituait le neuvième volet de la mégacause consacrée aux crimes commis dans ce centre clandestin, et le seul dans lequel Sánchez comparaissait comme unique accusé. Sur la centaine de faits initialement examinés, il a été acquitté dans une dizaine de cas, faute de preuves suffisantes. La lecture des motivations complètes du jugement est prévue pour le 22 octobre prochain.
Le contexte : une dictature parmi les plus sanglantes d’Amérique latine
Pour comprendre la portée de ce verdict, il faut revenir sur la nature du régime qui a rendu possibles de tels crimes. Le 24 mars 1976, un coup d’État militaire renverse la présidente Isabel Perón et installe une junte dirigée par le général Jorge Rafael Videla. Le nouveau pouvoir se donne le nom de « Processus de réorganisation nationale » (Proceso de Reorganización Nacional) et engage, au nom de la lutte contre la « subversion », une politique de terreur d’État qui va durer jusqu’en 1983.
Ce régime se distingue par l’ampleur et la systématicité de son appareil répressif : plusieurs centaines de centres clandestins de détention sont créés à travers le pays, dont l’ESMA constitue l’exemple le plus emblématique. Des militants politiques, syndicalistes, étudiants, intellectuels et simples opposants présumés y sont enlevés, torturés, puis le plus souvent exécutés. Nombre d’entre eux jetés vivants à la mer depuis des avions militaires, lors des tristement célèbres « vols de la mort ». Les organisations de défense des droits humains évaluent à environ 30 000 le nombre de personnes disparues durant cette période, un chiffre resté, encore aujourd’hui, au cœur des débats politiques argentins.
La dictature s’est également distinguée par une pratique systématique d’appropriation d’enfants : des centaines de bébés nés en captivité, ou enlevés avec leurs parents, ont été remis à des familles proches du régime, sous une fausse identité. C’est précisément la traque de ces enfants, aujourd’hui adultes, qui a donné naissance au mouvement des Grands-mères de la Place de Mai.
Affaiblie par la crise économique et discréditée par sa défaite dans la guerre des Malouines face au Royaume-Uni en 1982, la junte cède le pouvoir en 1983. Dès 1985, le procès des Juntes marque une étape inédite en Amérique latine, avec la condamnation de plusieurs anciens chefs d’État militaires. Mais les lois d’amnistie dites du « Point final » et de l’« Obéissance due » interrompent pendant près de vingt ans la plupart des poursuites. Ce n’est qu’à partir de leur annulation, en 2003-2005, que la justice argentine a pu rouvrir des centaines de dossiers, dont la mégacause ESMA fait partie, permettant de juger, plus de quarante ans après les faits, des responsables comme Gonzalo Sánchez.
Un jalon de plus dans la mémoire judiciaire argentine
Au-delà du sort individuel de Sánchez, cette condamnation s’inscrit dans le long processus de justice transitionnelle engagé par l’Argentine depuis la fin de la dictature, particulièrement relancé après l’annulation des lois d’amnistie dans les années 2000. La mégacause ESMA demeure, à ce jour, l’un des dossiers les plus vastes de ce type au monde, avec des centaines de victimes recensées et des dizaines de responsables jugés au fil des différentes étapes du procès.
Pour la famille de Rodolfo Walsh, comme pour les proches des autres victimes, ce verdict ne referme pas le dossier : dans son témoignage, Patricia Walsh a rappelé que nombre de disparus, dont son père, n’ont toujours pas de sépulture connue, une question qui continue de hanter, près de quatre décennies plus tard, la mémoire de la dictature argentine.
Sources : El Ciudadano, Infobae, Página/12, Canal Abierto, Filo News
La « Mégacause ESMA » (Megacausa ESMA) désigne l’ensemble unifié des procédures judiciaires argentines instruites contre les responsables des crimes commis dans l’ancienne École de mécanique de la marine (ESMA), l’un des plus grands centres clandestins de détention, de torture et d’extermination de la dernière dictature militaire (1976-1983), à Buenos Aires. Environ 5 000 personnes y seraient passées, dont la plupart ont disparu.
Rouverte après l’annulation des lois d’amnistie en 2003-2005, cette macro-cause a été découpée en plusieurs procès successifs (« tramos ») pour des raisons pratiques, vu le nombre de victimes et d’accusés — celui qui vient de s’achever avec la condamnation de Gonzalo Sánchez en est le neuvième volet, dit « ESMA IX ». Au fil de ces procès se sont succédé des centaines d’anciens militaires, marins et agents de renseignement jugés pour crimes contre l’humanité, dans ce qui reste l’un des dossiers de justice transitionnelle les plus vastes au monde.

Rodolfo Jorge Walsh, né le à Lamarque, en Argentine, et mort le à Buenos Aires, est un écrivain, journaliste et traducteur argentin considéré comme le fondateur du journalisme d’investigation en Argentine. Il est assassiné par la junte militaire argentine le .







