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Les autres lisent le texte. Moi, je lis les marges. Là où les lecteurs laissent des miettes de pensée, des soupirs griffonnés, des protestations au crayon gris. Les marges sont des territoires clandestins, des zones franches où les mots vivent une seconde vie…
Je suis un enquêteur de l’ombre, du soupir entre deux pages.

Je ne cours pas. Je déduis. Je ne crie pas. Je souligne.

1.

Journal de Côme de La Ronce

De Madame Bovary au trépas du facteur en passant par une tarte sardinière

Ce matin, à 9 h 17 précises, l’heure où le soleil traverse la vitrine et illumine cruellement mes erreurs, j’ai renversé mon café sur une édition très rare de Madame Bovary. Pas n’importe quelle édition : reliée en plein chagrin aubergine, tranche dorée à la feuille, dédicacée par Gustave Flaubert lui-même en 1857, en l’honneur d’un certain Alfred.

Un véritable crime littéraire !

Un sacrilège bibliophilique de premier ordre ! Le genre d’incident qui vous fait radier à vie de toutes les ventes aux enchères respectables et vous condamne à hanter les brocantes de province la tête basse.

Les pages ont bu le moka comme une éponge assoiffée. Elles se sont gondolées dans un frisson d’agonie, laissant derrière elles une odeur amère de cramé, de caféine en perdition, et l’indubitable catastrophe patrimoniale. Emma, elle-même, n’aurait pas orchestré une fin plus dramatique.

Je fixai le désastre, paralysé, tel Orphée contemplant l’irréversible et déjà en train de composer dans ma tête mon plaidoyer devant le tribunal des bibliophiles avertis, lorsque la clochette de la librairie a tinté avec un enthousiasme déplacé.

Mme Montépingle est entrée en coup de vent, l’air plus agité qu’un politicien pris en flagrant délit de sincérité. Elle portait un manteau mal boutonné et des chaussures dépareillées.

— Côme ! On a retrouvé le corps du facteur dans le jardin de la maison des Épouvantails. Enfin, c’est moi.

― Vous ?

— Le… le macchabée, a-t-elle précisé comme si le terme technique rendait la chose plus supportable. Je… Je l’ai découvert… Il y a une demi-heure. Ou peut-être trente-cinq minutes. Je ne sais plus… Le temps se dilate étrangement quand on tombe nez à nez avec un cadavre entre les dahlias fanés et les pivoines meurtries. D’abord, mon attention s’est portée sur le vol d’un vautour énorme. Un rapace gigantesque ! Noir comme un présage biblique !

Il y a des vautours par ici ? me dis-je sans rien dire, car interrompre Mme Montépingle en pleine narration traumatique équivaut à arrêter une avalanche avec une raquette de badminton.

Et elle s’est évaporée aussi vite qu’elle avait déboulé, me laissant avec ma tasse vide, un cadavre annoncé, et une relique littéraire agonisante.

Je n’ai pas eu le temps de lui demander si elle plaisantait.

Moi, Côme de La Ronce, quarante-trois ans, libraire de métier et expert ès bibliophilie par vocation à Saint-Aubin-sur-Saône, bourgade d’un millier d’âmes où il ne se passe strictement jamais rien, allergique aux imbéciles, aux conflits, aux livres mal rangés, sans parler des questions existentielles posées en douce avant midi, je n’avais jamais enquêté que sur la disparition d’un ou deux volumes. Dont un emprunté (dérobé serait le terme juridiquement exact) par un client désabusé qui n’était autre que M. Fléchard, le bedeau de Saint-Aubin. Il s’agissait d’une édition originale de Sodome et Gomorrhe par Jean Giraudoux (1943), un des cent dix exemplaires illustrés et numérotés sur Madagascar, ce papier rare et luxueux qui embaume la vanité typographique et le snobisme mal tempéré.

J’ai su plus tard, par la confession embarrassée de l’intéressé, un soir de janvier où le vin chaud canellisé délie les langues, que l’honorable sacristain, gardien des clefs, des cierges et des silences infinis, fut fort déçu par les gravures guère plus licencieuses que les images ornant le calendrier des Postes. Il avait espéré, le pauvre homme, des révélations anatomiques plus…[…]

2.

Journal de Marco-Polo

Un vrai crime, bien sanglant, ça sent la peur et la sueur. Pas l’arabica de supermarché

Les humains ont besoin de mots pour exister. Ils parlent pour dire qu’ils vont parler. Ils écrivent pour expliquer pourquoi ils écrivent. Comme si le verbe nécessitait un extrait de naissance. Ils programment des colloques sur le silence, avec force micros et haut-parleurs, ils pratiquent des méditations bruyantes, où l’on respire à pleins poumons pour prouver qu’on respire, et où le calme intérieur est rythmé par des gongs à vous provoquer une crise cardiaque, ils fondent des clubs de solitude collective, ils créent des applications pour se débrancher, avec rappel toutes les dix minutes pour ne pas oublier de se reconnecter…

Ils lancent des mouvements spontanés hyper-organisés, des associations autonomes avec statuts juridiques déposés en préfecture, des partis politiques rebelles avec hiérarchie pyramidale, tout cela pour affirmer haut et fort leur farouche indépendance individuelle ! La contradiction ne les effleure même pas. Ils sont immunisés contre la logique. La cohérence les met en panique.

Moi, je miaule. Une fois, c’est la faim. Deux fois, c’est l’ennui. Trois fois, c’est l’apocalypse. Et pourtant, ils ne comprennent pas. Ils traduisent mes miaulements par un « Oh, il veut des câlins ! »

Non, créatures au cerveau lent, je veux qu’on évacue le salon. Et en vitesse !

Côme pense qu’il mène l’enquête. Il court, il note, il s’agite, se trémousse, tente de réfléchir, se perd. Les humains cherchent des preuves. Des choses carrées, visibles, certifiées, classifiées, tamponnées… Moi, je considère les incohérences. Les phrases bancales. Les regards qui fuient. Les miettes qui mentent.

Je m’assois sur les indices. Je les trie parfois par odeur. Je les classe toujours par niveau de danger.

Et quand Côme hésite, je miaule en verlan.

Il croit que c’est mignon. Il me gratouille derrière l’oreille comme on félicite un enfant qui vient de dire « abracadabra » en balançant le collier de perles de maman par la fenêtre.

Mais c’est une stratégie.

Je suis le cerveau. Il est le stylo.

Les humains paniquent pour des choses insignifiantes. Un bruit de moteur ? Fin du monde. Une lettre anonyme ? Complot interplanétaire.

Une tasse de café renversée ? Désastre national.

Ce matin, par exemple. Côme, mon colocataire bipède, libraire de profession, catastrophe ambulante de nature, a répandu son qahwah sur un livre ancien. Il a hurlé comme si on venait d’assassiner un membre de la famille. Madame Bovary, paraît-il. Moi, j’ai senti l’odeur: juste du papier mouillé, un peu amer, rien d’exceptionnel.

Il a répété vingt fois: « Un crime littéraire ! Un crime littéraire ! »

Ridicule. Un vrai crime, ça exhale la peur et la sueur. Pas l’arabica de supermarché.

Ensuite, Mme Montépingle est entrée, affolée, parlant de cadavre et de maison aux Épouvantails.

C’était annoncé: son effluve sentait la panique à deux rues à la ronde…