Prologue
Paris, le 18 mars 1623
Si la lumière pénétrait dans la chambre sans doute pourrions-nous nous extasier devant le mobilier digne des plus belles fortunes du royaume, mais un observateur, même profane, s’étonnerait du côté hétéroclite de cette richesse. Chaque meuble, chaque bibelot, vient d’une région différente, deux vases vénitiens en verre de Murano, quatre assiettes de Delft, une très rare copie de l’Astrarium de Giovanni de Dondi… les époques se bousculent entre un masque funéraire mycénien coudoyant une réplique du portrait de Dante Alighieri, c’est un détail de l’œuvre de Giotto di Bondone ornant le Bargello à Florence.
Le Président a toujours eu une passion pour l’auteur des cinquante-trois fresques de la chapelle Scrovegni à Padoue. Sur cette commode hollandaise trône un buste de Jules César, au pied de cette armoire lorraine s’étend un tapis persan sur lequel est posé un coffre peut-être d’origine écossaise, ailleurs des tables rondes de la fin du siècle précédent voisinent avec un fauteuil hors d’âge enfoui sous de vieux manuscrits. Sur les murs, le plus pur style flamand est de mise à travers une demi-douzaine de peintures d’une diaphanéité rare… mais voilà, la pièce est plongée dans l’obscurité. De lourds rideaux pourpres empêchent la lumière froide de ce mois de mars 1623 d’entrer dans la chambre où meurt le Président Jeannin. Il a quatre-vingt-deux ans.
Certes, le moribond n’est pas seul, mais situation curieuse pour l’époque, ce conseiller et ami des puissants du monde européen, élève de Cujas et correspondant assidu de Montaigne, n’est pas, au moment où il va quitter cette terre, veillé par une foule éplorée et respectueuse.
Deux personnes l’assistent. Un homme et une femme. Valets, ducs et princes, quémandeurs et rédempteurs, familiers et parents, voisins et méconnus, tous ont déserté la demeure maintenant abandonnée à la tristesse et à la nostalgie. Le vœu du célèbre mourant est ainsi exaucé.
L’homme, debout et légèrement appuyé sur une table de jeu en bois des îles, est maigre. Son habit est certes bien coupé et tout à fait à la mode exubérante et baroque, tant décriée par des moralistes comme l’abbé Jacques Boileau, frère du poète ; nonobstant, ce personnage a je ne sais quoi de négligé. Peut-être lui manque-t-il la distinction de ceux habitués à fréquenter les riches et les puissants sans en être. Ses cheveux filasse n’ont, semble-t-il, jamais connu la moindre perruque poudrée. Pourtant cet accessoire lancé par Louis XIII pour dissimuler sa calvitie naissante commence à poindre quand disparaît la fraise si chère au règne précédent. L’homme a le front haut et les mains fines. L’œil est brillant et la lippe généreuse. On sent chez lui une mâle assurance teintée d’ironie joyeuse. C’est un de ces grands serviteurs de l’État, fidèles, mais exigeants, s’attachant à parler aussi fort que leurs maîtres, car s’estimant à la fois précieux et indispensables à la gloire de ceux-ci. Ils n’ont pas forcément tort. Cet homme, sûr de lui, mais pour l’heure bouleversé, est Pierre Saumaise1 de Chasans, à peine trente-cinq ans.
Saumaise aura été le secrétaire omniprésent de Pierre Jeannin pendant les quinze dernières années. Protestant, il va rapidement devenir l’un des esprits les plus brillants de son temps à l’image de son oncle Claude, installé à Leyde après avoir quitté la France pour Spa, mais ceci est une autre histoire…
Saumaise regarde une fois de plus l’auguste visage. La barbe grise est parfaitement taillée. Certes, le teint de la peau a perdu de son éclat et des cernes sont apparus sous les yeux clos, mais la figure a gardé une certaine majesté et même aux portes de la mort, elle montre encore les traces d’une énergie hors du commun. L’autorité naturelle du Président a exercé son pouvoir jusqu’aux tout derniers instants de lucidité.
Il feint le détachement Pierre Saumaise. Mais il ne peut s’empêcher de s’interroger sur le devenir de ce regard bleu muré sous des paupières lourdes et légèrement azurées. Longtemps, il le subjugua. Un regard parfois extrêmement dur, d’autres fois curieux et incisif, le plus souvent…