Sélectionner une page

Brésil : le juge Moraes éclaboussé par ses liens avec le banquier déchu du Banco Master

Le Brésil traverse l’une des crises institutionnelles les plus délicates de son histoire judiciaire récente. Des messages extraits du téléphone de Daniel Vorcaro, ancien patron du Banco Master aujourd’hui incarcéré, révèlent une proximité troublante avec Alexandre de Moraes, le juge de la Cour suprême (STF au Brésil) devenu la figure la plus puissante, et la plus controversée, du système judiciaire brésilien.

Un banquier en fuite, un juge en première ligne

Vorcaro dirigeait le Banco Master, une institution financière au cœur d’un vaste système présumé de fraude portant sur des montants colossaux. Il a été arrêté le 17 novembre 2025 à l’aéroport international de São Paulo, alors qu’il tentait de s’envoler pour l’étranger à bord d’un jet privé. Les jours précédant son interpellation, il échangeait déjà des messages avec un numéro attribué à Alexandre de Moraes, s’inquiétant du moment où la police fédérale viendrait l’arrêter et cherchant à comprendre comment « désarmer » la situation.

Ces échanges, rendus publics après la levée du secret par le juge André Mendonça, ne se limitent pas à de simples marques de sympathie. Selon un rapport de la police fédérale, ils couvrent une période de près de deux ans, remontant à décembre 2023, et suggèrent que Vorcaro cherchait activement à obtenir l’intervention du magistrat pour freiner à la fois la liquidation de sa banque et l’avancée des enquêtes le visant.

Des demandes explicites d’obstruction

Le point le plus explosif du dossier concerne les demandes formulées par Vorcaro lui-même. Le banquier aurait sollicité l’aide du juge pour intervenir auprès du procureur général de la République, Paulo Gonet, ainsi qu’auprès du directeur de la police fédérale, Andrei Rodrigues, afin d’éviter que l’affaire ne lui échappe. Il aurait également évoqué avec Moraes le calendrier d’une possible opération de la police fédérale contre lui, l’opération surnommée « Compliance Zero » et les moyens de contrecarrer l’exécution d’un mandat d’arrêt préventif émis par la 10ᵉ Chambre fédérale du District fédéral.

Les messages font aussi état de rencontres organisées entre les deux hommes, y compris un dîner au domicile de Vorcaro à Brasília, ainsi que d’échanges impliquant des proches du magistrat.

Le contrat de 21 millions d’euros

Un second volet de l’affaire concerne l’épouse d’Alexandre de Moraes, Viviane Barci de Moraes, avocate et propriétaire du cabinet Barci de Moraes. Ce cabinet aurait signé avec le Banco Master un contrat prévoyant des paiements mensuels totalisant environ 129 millions de reals, soit plus de 21 millions d’euros sur trois ans. Un montant que plusieurs avocats consultés par la presse brésilienne jugent très supérieur aux pratiques habituelles du marché.

Selon les nouvelles pièces du dossier, ce contrat aurait été discuté entre les parties dès 2024 et personnellement édité par Alexandre de Moraes en janvier de cette même année. Le magistrat se défend en affirmant n’avoir jamais jugé la moindre affaire impliquant le Banco Master, ce qui rendrait, selon lui, la relation contractuelle exempte de tout conflit d’intérêts. Le couple dément fermement toute irrégularité.

Le nom d’un autre juge de la Cour suprême, Dias Toffoli, apparaît également dans le dossier : son cabinet aurait eu des liens d’affaires avec un beau-frère de Vorcaro, ce qui l’a conduit à se récuser du jugement décidant du maintien en détention du banquier.

Une pression sur le Banco Central

Le rapport de la police fédérale indique par ailleurs qu’Alexandre de Moraes serait entré en contact à plusieurs reprises avec la Banque centrale du Brésil au sujet du dossier Master, notamment autour de la vente de l’établissement à la banque publique BRB. La presse a également révélé des échanges directs entre Moraes et le président de la Banque centrale, Gabriel Galípolo, jusqu’à six appels en une seule journée, selon certaines informations. Les deux hommes ont publiquement reconnu la tenue de ces conversations, tout en affirmant qu’elles ne portaient pas sur le dossier Master mais sur les conséquences de sanctions américaines visant Moraes au titre du Magnitsky Act.

Une onde de choc à cinq semaines de l’élection présidentielle

La révélation de ces échanges intervient à un moment politiquement explosif : à moins de cinq semaines de l’élection présidentielle brésilienne, prévue début octobre. Alexandre de Moraes, devenu une figure centrale de la vie judiciaire et politique du pays depuis qu’il a fait condamner l’ex-président Jair Bolsonaro à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État, se retrouve désormais sous le feu des critiques venues de toutes parts, y compris de l’intérieur même de la Cour suprême.

Les messages ont en effet mis au jour une rivalité interne au tribunal : le juge André Mendonça, à l’origine de la levée du secret sur les communications, serait engagé depuis plusieurs mois dans une lutte discrète pour le pouvoir face à Moraes. Cette rivalité prend un relief particulier dans la mesure où le prochain président élu pourra nommer trois nouveaux juges à la Cour suprême durant son mandat, ce qui pourrait rebattre les cartes d’un tribunal aujourd’hui dominé par la ligne de Moraes.

L’affaire a également suscité de vives réactions internationales, alimentant les critiques déjà nombreuses visées contre le pouvoir jugé disproportionné accordé à la Cour suprême brésilienne dans la vie politique du pays.

Ce que dit et ne dit pas le dossier

Il convient de souligner que ces révélations reposent à ce stade sur un rapport de la police fédérale et sur des messages extraits de téléphones saisis, notamment celui de Daniel Vorcaro, dont plus de cinquante appareils au total ont été analysés dans le cadre de l’enquête. Alexandre de Moraes et son épouse contestent toute irrégularité, affirmant que le contrat entre le cabinet Barci de Moraes et le Banco Master a été conclu et exécuté dans un cadre parfaitement légal, en l’absence de tout conflit d’intérêts juridictionnel. L’affaire reste entre les mains de la Cour suprême elle-même, qui doit désormais statuer sur le maintien en détention de Vorcaro, plaçant l’institution dans la position délicate de juger un dossier qui touche directement l’un de ses membres les plus influents.

L’affaire Master est un véritable imbroglio qui touche de plein fouet le candidat à la présidence Flávio Bolsonaro, puisque le banquier incarcéré lui a remis 10 millions de dollars, soi-disant pour financer un film biographique sur son père. 

Sources : Globo (Br), BBC Brasil, El País, Metrópoles, archives personnelles.