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Entre Foz do Iguaçu, côté brésilien, et Ciudad del Este, côté paraguayen, le pont international de l’Amitié enjambe le fleuve Paraná à quelques kilomètres des chutes d’Iguazú. Depuis des décennies, cet axe frontalier de la « Triple Frontière », où se rejoignent Brésil, Paraguay et Argentine, sert de couloir historique à la contrebande de cigarettes, d’appareils électroniques et d’armes. Mais depuis 2024, un nouveau produit a supplanté les marchandises traditionnelles dans les compartiments secrets des véhicules qui traversent le pont : les médicaments amaigrissants injectables, ces fameux « stylos » à base de sémaglutide ou de tirzépatide popularisés dans le monde entier sous les noms d’Ozempic, de Wegovy ou de Mounjaro.

Une explosion des saisies

Les chiffres donnent le vertige. Selon les données de la Receita Federal, l’administration fiscale et douanière brésilienne, plus de 76 000 stylos, flacons et autres produits contenant du sémaglutide ou de la tirzépatide ont été saisis à la frontière durant le seul premier semestre 2026, près de trois fois le volume intercepté sur toute l’année 2025, qui avait déjà vu passer environ 25 000 unités. À l’échelle nationale, la Police fédérale évoque une progression plus vertigineuse encore : les saisies de médicaments amaigrissants sont passées de 609 unités en 2024 à plus de 60 000 en 2025, pour dépasser 165 000 unités dès le premier semestre 2026, soit une hausse de 172 % par rapport à l’année précédente. En valeur, le montant des produits confisqués aurait bondi de moins d’un million de reais en 2024 à environ 25 millions de reais (près de 5 millions de dollars) en 2025.

Ces opérations ne se limitent pas à de petits colis dissimulés dans des bagages. En août 2026, la douane du pont de l’Amitié a par exemple intercepté, dans le faux fond d’un véhicule, environ un millier d’ampoules de médicaments amaigrissants, de toxine botulinique et de peptides divers, pour une valeur estimée à 500 000 reais.

Une logique purement économique

Le moteur de ce basculement est avant tout financier. Au Brésil, le Mounjaro, seul médicament à base de tirzépatide autorisé par l’agence sanitaire Anvisa, produit par le laboratoire américain Eli Lilly, coûte plus de 1 400 reais (environ 280 dollars) le mois de traitement. Au Paraguay, une ampoule de tirzépatide fabriquée localement se négocie autour de 340 reais, soit à peine 68 dollars : un écart de prix considérable qui a rendu la contrebande extrêmement rentable.

Carlos Dure, commissaire du Comando Tripartito, l’alliance policière regroupant les autorités argentines, brésiliennes et paraguayennes qui surveillent la zone frontalière, confirme que ce trafic mobilise des réseaux déjà rodés au commerce illégal de cigarettes. José Ricardo Bandeira, spécialiste en sécurité publique interrogé par CNN Brasil, résume la mécanique : ces nouvelles conditions économiques modifient les incitations des groupes criminels historiquement spécialisés dans la contrebande de tabac, qui migrent désormais vers un produit plus lucratif.

Cette « fièvre de l’amaigrissement », comme la qualifient plusieurs médias brésiliens, s’appuie sur une demande intérieure en pleine expansion : selon une étude de l’agence de crédit Serasa Experian, les commandes en ligne de médicaments associés aux agonistes du GLP-1 ont augmenté de près de 150 % au premier semestre 2026 au Brésil.

Une traçabilité impossible

L’origine exacte de ces produits reste souvent introuvable. D’après les autorités paraguayennes, une partie de ces injections est initialement vendue légalement au Paraguay avant d’être dérobée dans des pharmacies locales, puis passée en contrebande vers le Brésil. La police a également démantelé des laboratoires clandestins fabriquant de fausses versions du médicament sur le sol paraguayen, tandis que des importations en provenance de Chine viennent encore complexifier la traçabilité de ces produits.

Sur le territoire brésilien même, les marques identifiées lors des saisies se diversifient : à côté du Mounjaro authentique, on retrouve des produits comme Lipoless, Tirzec ou T.G., dont l’Anvisa a explicitement alerté qu’ils circulaient sous forme falsifiée ou non homologuée. En juillet 2026, l’agence sanitaire a même ordonné la saisie de lots entiers de faux Mounjaro dans tout le pays, après que le fabricant a détecté des incohérences comme des numéros de série erronés, des dispositifs d’injection non conformes, ou des fautes d’orthographe sur les emballages, trahissant la contrefaçon.

Un risque sanitaire bien réel

Au-delà de l’enjeu douanier, c’est un problème de santé publique qui inquiète médecins et régulateurs. Ces médicaments injectables nécessitent en général une chaîne du froid continue ; or rien ne garantit que les produits de contrebande aient été conservés ou transportés dans de bonnes conditions, ce qui peut altérer leur stabilité et leur efficacité. Une endocrinologue interrogée par la presse brésilienne souligne également le risque d’altération du produit lui-même : un médicament frelaté peut contenir moins de principe actif qu’annoncé, une substance non déclarée, voire aucun principe actif reconnu.

Les notices officielles du Mounjaro et du Wegovy mentionnent déjà un risque de pancréatite aiguë touchant entre 0,1 % et 1 % des patients traités dans des conditions normales. La presse locale a ainsi rapporté le cas d’une femme décédée à Balneário Camboriú, dans l’État de Santa Catarina, après avoir utilisé un stylo amaigrissant qui aurait été introduit clandestinement depuis le Paraguay et injecté sans encadrement médical.

Face à cette situation, l’Anvisa a durci ses contrôles sur les agonistes du GLP-1 : retenue obligatoire de l’ordonnance, renforcement de la surveillance des importations de principes actifs pharmaceutiques et des pharmacies de manipulation, campagnes de sensibilisation appelant à ne jamais acheter ces produits sur les réseaux sociaux ou auprès d’intermédiaires informels. La Police fédérale et l’agence sanitaire ont par ailleurs lancé des opérations conjointes ciblant l’ensemble de la chaîne illicite, de l’importation frauduleuse jusqu’à la revente.

Un symbole malgré lui

Certains observateurs brésiliens n’hésitent plus à surnommer, non sans ironie, le pont de l’Amitié la « pont de l’Obésité » : plus de 6 000 unités d’amaigrissants y auraient été saisies rien qu’au mois d’août 2026. Le paradoxe est frappant, un pont conçu pour symboliser la coopération entre deux nations est devenu le théâtre d’un trafic né, précisément, de la quête individuelle et souvent désespérée de solutions rapides face à l’obésité, dans un pays où le prix des traitements homologués reste hors de portée d’une large partie de la population.