Le Brésil affronte une double crise diplomatique à deux mois de la présidentielle
À deux mois des élections présidentielles, le Brésil traverse une période sans précédent sur le plan des relations internationales, avec des conflits diplomatiques ouverts avec deux de ses partenaires les plus traditionnels : l’Argentine et les États-Unis. L’extrême droite attaque le Brésil.
Un même jour, deux ruptures
Le 4 août 2026, le gouvernement brésilien a décidé, dans la même journée, d’abaisser le niveau de ses relations diplomatiques avec Buenos Aires et de dénoncer publiquement la décision de Washington de révoquer le visa de son ambassadrice aux États-Unis. Ce doublé n’est pas une coïncidence de calendrier : il traduit un raidissement simultané sur les deux fronts, dans un climat où Brasília se présente en défenseur de sa souveraineté face à des pressions venues de l’extrême droite (Trump et Milei).
Le dossier argentin. La brouille avec Buenos Aires couvait depuis plusieurs jours. Le président argentin Javier Milei a multiplié les attaques personnelles contre Luiz Inácio Lula da Silva, allant jusqu’à le qualifier de « voleur » et à viser également le ministre du Tribunal fédéral suprême (STF) Alexandre de Moraes. Le Brésil a réagi en demandant à l’Argentine de rappeler son ambassadeur, réduisant la relation bilatérale au niveau d’un simple chargé d’affaires. Le chancelier argentin Pablo Quirno a tenté de désamorcer la crise, assurant qu’une rupture complète des relations diplomatiques n’était selon lui pas envisageable, et que « les échanges commerciaux dans le cadre du Mercosur demeuraient pour l’instant inchangés ». L’Argentine a par ailleurs indiqué ne pas vouloir répondre par des mesures de rétorsion à la décision brésilienne.
Le dossier américain. Le même jour, Brasília a contesté la décision du département d’État américain de révoquer le visa de l’ambassadrice du Brésil à Washington, Maria Luiza Ribeiro Viotti. Le gouvernement brésilien y voit une violation de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques et rejette les justifications américaines, qui invoquaient un retard de Brasília dans l’octroi de l’agrément au nouvel ambassadeur désigné par Washington. La présidence brésilienne a qualifié ces explications américaines de mensongères.
Le fait que ces deux crises éclatent simultanément n’a pas échappé au président Lula, qui y voit une offensive coordonnée de deux gouvernements proches de l’ex-président Jair Bolsonaro.
Une toile de fond électorale des deux côtés de la frontière
Cette double tension s’inscrit dans un contexte électoral qui touche les deux pays. Lula, 80 ans, a lancé le week-end précédent sa campagne pour un quatrième mandat, tandis que Milei, à la tête de l’Argentine depuis décembre 2023, laisse de plus en plus entendre qu’il briguera sa réélection en octobre 2027. Le président argentin a justifié la virulence de ses attaques contre les gouvernements de gauche et de centre-gauche d’Amérique latine, et au-delà, par sa défense des « idéaux de liberté », une rhétorique qui vise autant l’électorat brésilien que son propre socle politique.
Une hausse spectaculaire des dépenses militaires
Sur fond de tensions avec Washington, un autre chiffre a retenu l’attention ces derniers jours : selon le rapport annuel de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), publié fin avril 2026, les dépenses militaires brésiliennes ont augmenté de 13 % en termes réels en 2025, pour atteindre 23,9 milliards de dollars, une progression bien supérieure à la moyenne sud-américaine (3,4 %) et à la moyenne mondiale (2,9 %). Le Brésil reste ainsi, de loin, le premier budget militaire d’Amérique du Sud, représentant à lui seul 42,4 % du total régional, mais se maintient à la 21ᵉ place du classement mondial, la même position qu’en 2024.
Le Sipri impute cette hausse à deux facteurs principaux : des investissements ponctuels dans le développement technologique naval, notamment les programmes de sous-marins et d’avions de combat, et une augmentation des coûts liés au personnel militaire.
L’argent qui ne va pas où on l’attend
C’est là que le paradoxe apparaît. Cette progression spectaculaire ne se traduit pas par un bond de la capacité opérationnelle des forces armées, car une part croissante du budget est absorbée par le paiement des militaires inactifs (retraités et pensionnés) dont la charge dépasse désormais celle du personnel en activité. Entre 2020 et 2025, la masse salariale des inactifs a progressé deux fois plus vite que celle des actifs, un déséquilibre qui grève la marge de manœuvre budgétaire et freine la modernisation des équipements. Sur une décennie, la croissance réelle du budget militaire brésilien n’a été que de 1,6 %, et sa part dans le PIB est même passée de 1,3 % en 2016 à 1,1 % en 2025.
Pour desserrer cette contrainte, une règle budgétaire créée en novembre 2025 permet au gouvernement d’investir 30 milliards de reais supplémentaires dans la Défense sur six ans, en dehors du plafond de dépenses habituel, afin de garantir le financement de projets structurants comme le sous-marin nucléaire brésilien ou la surveillance des frontières.
C’est dans ce contexte que le ministre de la Défense, José Múcio, avait déclaré en juin que la situation des forces armées était « extrêmement précaire » et incompatible avec le poids et le potentiel du pays.
« On ouvrira le portail »
Cette fragilité structurelle a pris une tournure presque théâtrale le 4 août, lorsque José Múcio, interrogé lors d’un événement de la Confédération nationale de l’industrie (CNI) sur ce qu’il ferait en cas d’invasion américaine, a répondu, mi-sérieux mi-ironique, que le Brésil devrait « ouvrir le portail », faute d’équipement pour affronter les forces américaines et de moyens pour réparer les dégâts d’un conflit. Il a précisé que le Brésil consacre actuellement environ 1 % de son PIB à la Défense, une proportion inférieure à celle de nombreux autres pays, ce qui complique selon lui la planification à long terme et l’acquisition de technologies stratégiques.
Le président Lula a tenu des propos dans la même veine, plaidant pour que la Défense soit traitée comme une priorité urgente face à ce qu’il a décrit comme la plus forte concentration de conflits dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, tout en précisant qu’il ne recherchait la confrontation ni avec les États-Unis ni avec la Chine. Lors de la convention nationale du Parti des travailleurs (PT), il a également appelé la gauche brésilienne à cesser de négliger les questions de dépenses de défense, rappelant que le pays partage 16 800 kilomètres de frontière terrestre, 8 000 kilomètres de littoral et abrite la plus grande forêt tropicale de la planète.
Sources : O Tempo, Movimento Econômico, Gazeta do Povo, archives personnelles.
Lire également sur ce site :
Trump fait révoquer le visa de l’ambassadrice brésilienne !
« Les urnes n’acceptent pas les votes des Argentins et des Américains »
« Trump ne veut pas que le Brésil soit indépendant sur le plan numérique »










