Dans le quartier de Jacarepaguá, à l’ouest de Rio de Janeiro, un terrain de 15 000 mètres carrés abrite un théâtre, un cinéma, une bibliothèque, une piscine, un salon de beauté, et surtout, une soixantaine de petites maisons où vivent d’anciens acteurs, chanteurs, musiciens, costumiers et maquilleurs. Ici, personne ne demande à un résident de justifier sa présence par un exploit artistique : il suffit d’avoir donné sa vie à la scène et de s’être retrouvé, un jour, sans famille, sans revenu et sans toit.
Cette institution s’appelle le Retiro dos Artistas. Elle a plus d’un siècle, et elle est unique en son genre.
Naître d’un vide
L’histoire commence le 13 août 1918. Le Brésil ne dispose alors d’aucun système de sécurité sociale, et les professionnels du spectacle, un milieu déjà précaire par nature, fait de contrats courts et de gloires éphémères, n’ont aucun filet en cas de coup dur. Un groupe de 68 artistes décide de ne pas attendre que l’État s’en charge : ils fondent eux-mêmes une structure destinée à accueillir leurs pairs tombés dans la détresse, qu’elle soit financière, émotionnelle ou tout simplement liée à l’abandon et à l’isolement.
L’idée est simple et, pour l’époque, presque radicale : les artistes prendraient soin des artistes. Plus d’un siècle plus tard, le principe n’a pas changé.
Une communauté, pas un mouroir
Longtemps, le Retiro a traîné une réputation à la fois affectueuse et redoutée : celle d’un lieu où l’on venait « pour mourir », le dernier arrêt d’une carrière qui s’éteint. Beaucoup d’artistes âgés hésitaient à y entrer, effrayés par cette image de fin de parcours.
Cette perception change aujourd’hui, portée par des histoires comme celle de Pedro Paulo Castro Neves, chanteur de 73 ans, qui a retrouvé au Retiro l’élan nécessaire pour préparer un récital et donner des cours de chant. Ou celle de Sônia Zagury, actrice de 91 ans, qui raconte être sortie d’une profonde dépression en reprenant contact avec son art au sein de l’institution. Le lieu ne se contente plus d’héberger : il relance des vocations.
Cette transformation doit beaucoup aux partenariats noués ces dernières années. Depuis 2024, Netflix recrute et forme des résidents aux métiers du doublage, quatre d’entre eux suivent actuellement une formation technique. La même année, le Sesc Rio a intégré le Retiro comme véritable centre culturel : ateliers, représentations théâtrales, sorties, et même un point de distribution alimentaire via le programme Mesa Brasil. Une unité mobile de soins dentaires, installée par le Sesc, complète ce dispositif sanitaire.
Qui peut y entrer, et comment
L’admission n’est pas automatique. Il faut prouver une carrière artistique réelle, puis passer devant une équipe multidisciplinaire qui évalue la situation socio-économique du candidat. La priorité va aux cas de plus grande vulnérabilité, ceux qui n’ont ni famille ni réseau de soutien pour les accompagner dans le grand âge.
Le nombre de personnes en attente d’une place, aujourd’hui limité à huit, est révélateur : il est bien plus bas qu’il ne l’a été par le passé, signe que la capacité d’accueil progresse. Huit nouvelles maisons ont été construites en 2025-2026 grâce au financement de l’actrice Marieta Severo, portant le total à 66 logements.
Vivre de dons
Le Retiro dos Artistas fonctionne presque exclusivement grâce à la générosité : 90 % de son budget mensuel, environ 300 000 réaux (soit près de 55 000 euros), provient de dons. Une quarantaine de salariés assurent la gestion administrative et l’accompagnement quotidien des résidents.
Ce modèle, fragile par nature, repose sur un pari : que le monde du spectacle brésilien continue de se souvenir de ceux qui l’ont fait vivre, une fois les projecteurs éteints.
Plus de 6 000 vies traversées
Depuis sa fondation, l’institution a accueilli plus de 6 000 artistes. Ce chiffre, à lui seul, dit quelque chose d’essentiel sur le Brésil : dans un pays où la protection sociale des artistes reste largement à construire, une maison née de la solidarité entre pairs a fini par jouer, plus d’un siècle durant, un rôle qu’aucune institution publique n’a repris à son compte.
Le Retiro dos Artistas n’est pas seulement un refuge. C’est la preuve, entretenue depuis 1918, qu’une profession peut choisir de ne pas abandonner les siens.


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