Une découverte en Bolivie apporte un éclairage sur le mystérieux chat-tigre nuageux
Le tigrillo, animal nocturne et solitaire récemment reconnu comme une espèce à part entière, a été observé pour la première fois à Cochabamba
On peut facilement les confondre avec un chat domestique : ils ont une taille similaire, certains sont entièrement noirs et leur regard perçant trahit une grande assurance. Parfois, ils peuvent même se montrer dociles et s’approcher des humains. On les aperçoit très rarement car ils sont nocturnes et peu nombreux ; on ne trouve d’ailleurs pas beaucoup d’informations à leur sujet sur Internet. Cependant, les biologistes qui étudient le complexe d’espèces des chats-tigres, ou tigrillos, le décrivent comme l’un des groupes de félins les plus intrigants et les plus énigmatiques qui soient. Du coup, la science s’y intéresse de plus en plus. En 2024, l’un de ses membres, le chat-tigre nuageux, a été reconnu comme une espèce à part entière ; il vient d’être observé dans une région bolivienne où aucune trace de sa présence n’avait été signalée auparavant.
Une rencontre nocturne dans le parc Carrasco
Le chat-tigre nuageux, ou Leopardus pardinoides, passe généralement beaucoup de temps dans les arbres et occupe de vastes étendues forestières ; c’est donc un heureux hasard qui a permis au biologiste Oliver Quinteros Muñoz de l’apercevoir en pleine nuit. Selon le récit qu’il en a fait, la rencontre a eu lieu le 8 février 2025, aux alentours de 20h30, dans la zone de Sehuencas, au cœur du parc national Carrasco, à environ 160 kilomètres de la ville de Cochabamba. Quinteros, herpétologue de formation, se trouvait avec d’autres chercheurs en train d’effectuer un suivi nocturne d’amphibiens et de reptiles lorsque l’animal a surgi devant eux, suffisamment calme pour être photographié au téléphone portable.
« Par hasard, l’animal est apparu devant nous. Il s’est comporté de manière très calme, il n’a pas eu peur du tout, il nous a donné l’occasion de le prendre en photo », a raconté le scientifique. « Ce fut un moment très beau et émouvant. Et puis, il se comporte de manière si discrète… On a rarement l’occasion de se retrouver face à face avec un chat-tigre. »
L’événement dépasse largement l’anecdote de terrain. C’est le tout premier signalement formel de l’espèce pour le département de Cochabamba et pour le parc national Carrasco. Jusqu’alors, les seules observations boliviennes du chat-tigre nuageux se limitaient à deux points très éloignés l’un de l’autre : un premier signalement en 2001 dans la région d’Apolobamba, puis d’autres relevés entre 2017 et 2022 dans le secteur de Cotapata, tous deux au nord du département de La Paz, complétés par une mention plus au sud, dans le département de Tarija. Entre ces deux derniers points s’étendait un vide de plus de 760 kilomètres à vol d’oiseau, une zone d’ombre que l’observation de Cochabamba vient partiellement combler, suggérant que l’espèce pourrait occuper l’ensemble du corridor andin bolivien plutôt que quelques poches isolées.
Après avoir consulté d’autres spécialistes, dont le mastozoologue Damián Rumiz, Quinteros et son équipe ont décidé de consigner leur observation dans une publication scientifique. Au-delà de ce qu’elle apporte à la compréhension de la répartition et de la diversité de ce félin pour l’élaboration de plans de conservation, cette découverte souligne combien il reste à apprendre sur une espèce aussi discrète que méconnue, et rappelle, selon Quinteros lui-même, que le parc Carrasco recèle probablement encore bien des surprises.
Une espèce longtemps restée dans l’ombre de ses cousines
L’histoire scientifique du chat-tigre nuageux commence bien avant sa reconnaissance officielle. Dès 2010, le conservationniste brésilien Tadeu de Oliveira, de l’Universidade Estadual do Maranhão, reçoit d’une chercheuse travaillant en Équateur des photographies d’un petit félin à la queue inhabituellement longue, ressemblant à un tigrillo classique sans en être tout à fait un. Il faudra plus d’une décennie de travail, et la collaboration de plus de quarante chercheurs spécialisés dans les petits félins, pour transformer cette intuition de terrain en description scientifique formelle. L’étude, publiée en 2024 dans la revue Scientific Reports, confirme que le Leopardus pardinoides constitue une espèce génétiquement et morphologiquement distincte, séparée du reste du complexe des tigrillos depuis plus de deux millions d’années.
Jusqu’en 2013, un seul tigrillo était reconnu par la science : le Leopardus tigrinus. Cette année-là, les chercheurs le scindent en deux espèces : le chat-tigre du Nord (Leopardus tigrinus, au sens restreint) et le chat-tigre du Sud, ou tigrina du Sud (Leopardus guttulus). La description du chat-tigre nuageux en 2024 porte donc à trois le nombre d’espèces reconnues au sein de ce complexe — et à neuf le nombre total d’espèces du genre Leopardus, qui regroupe également l’ocelot, le margay, le chat des Andes et le colocolo.
Sur le plan morphologique, le chat-tigre nuageux se distingue par une tête rappelant davantage celle du margay, une fourrure dense parsemée de rosettes irrégulières sur fond brun jaunâtre, une queue épaisse et proportionnellement plus longue que celle de ses cousines, et des oreilles courtes et arrondies. Il ne pèse généralement pas plus de trois kilogrammes et se nourrit de petits vertébrés. Les chercheurs ont également relevé une particularité anatomique inattendue et pour l’instant inexpliquée : contrairement aux autres tigrillos, qui possèdent deux paires de mamelles, le chat-tigre nuageux n’en a qu’une seule.
L’espèce affectionne les forêts humides andines et les forêts nuageuses de moyenne et haute altitude, généralement entre 1 500 et 3 000 mètres. Son aire de répartition, bien plus étendue géographiquement que celle de ses deux cousines (largement cantonnées au Brésil), forme une bande discontinue qui va du Costa Rica et du Panama jusqu’au nord-ouest de l’Argentine, en traversant toute la chaîne andine. La Colombie en constituerait le cœur, avec près de 40 % de l’aire de répartition connue de l’espèce.
Une espèce déjà menacée
La reconnaissance scientifique n’a pas suffi à mettre le chat-tigre nuageux à l’abri : à peine élevé au rang d’espèce, il figure déjà parmi les félins vulnérables. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) classe ses deux cousines, le chat-tigre du Nord et le chat-tigre du Sud, comme vulnérables à l’extinction, une catégorie que la nouvelle édition du Livre rouge des vertébrés de Bolivie, publiée récemment, retient également pour le chat-tigre nuageux. En Amérique centrale, où il forme une sous-espèce particulièrement isolée et menacée, les autorités environnementales costariciennes le considèrent même comme en danger d’extinction.
Les travaux menés par les mêmes équipes de recherche montrent que l’aire de répartition de l’ensemble des tigrillos s’est réduite de 50 à 68 % par rapport à son étendue historique. Les forêts andines et la forêt atlantique, où vivent ces félins, sont particulièrement exposées à l’agriculture extensive et à la déforestation qui en découle. La proximité croissante entre ces habitats forestiers et les zones d’élevage humain fait également peser d’autres menaces : la transmission de maladies par les chiens errants ou domestiques, les collisions routières, et surtout les représailles des éleveurs. Comme le résume Quinteros, la dynamique rappelle celle qui touche déjà les jaguars et les pumas, pour lesquels certains propriétaires terriens rémunèrent l’élimination pure et simple des animaux : le bétail, dans ces régions, pèse plus lourd que la faune sauvage qui l’entoure.
Reste que chaque nouvelle observation, comme celle du parc Carrasco, contribue à combler les lacunes considérables qui subsistent sur la distribution réelle de ce félin insaisissable, une étape jugée indispensable par les chercheurs avant de pouvoir bâtir des stratégies de conservation à la hauteur des menaces qui pèsent sur lui.

Le chat-tigre nuageux (Leopardus pardinoides), l’une des trois espèces récemment distinguées au sein du complexe des tigrillos. Photo : Johanes Pfleiderer, via Mongabay Kids.
Sources : El País, Mongabay, National Geographic, Scientific Reports (de Oliveira et al., 2024), La Región (Bolivie), Daily Geek Show, 24 Matins, Science Post.






