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Un puceron microscopique, invisible à l’œil nu, a suffi à mettre à genoux le premier vignoble du monde. Entre les années 1860 et 1890, le phylloxéra, introduit accidentellement depuis les États-Unis sur des plants importés, s’est propagé de proche en proche à travers la France, remontant la vallée du Rhône avant de gagner la quasi-totalité du territoire. La Champagne, dernière région épargnée, tombe à son tour dans les années 1890. En une trentaine d’années, la production nationale s’effondre : de 85 millions d’hectolitres en 1875, elle chute à environ 25 millions en 1880. Des générations de vignerons, ruinées, n’ont d’autre choix que d’arracher leurs vignes ou de partir.

De cette catastrophe naît pourtant l’un des grands transferts de savoir-faire de l’histoire agricole moderne. Le remède, greffer les cépages européens sur des porte-greffes américains, naturellement résistants à l’insecte, reconstruit peu à peu le vignoble français. Mais dans l’intervalle, hommes, techniques et ceps prennent la mer. L’Amérique du Sud, dont plusieurs régions se révèlent providentiellement épargnées par le parasite grâce à des barrières naturelles (cordillère des Andes, océan Pacifique, déserts, sols sableux), devient une terre d’accueil de choix. Trois pays y bâtissent, à la même époque, des vignobles largement façonnés par l’immigration européenne : le Chili, le Brésil et l’Argentine. Mais l’histoire, quand on y regarde de près, est plus enchevêtrée que le triangle Français-Chili, Italiens-Brésil, Allemands-Argentine qu’on résume parfois d’un trait.

Le Chili, ou le Bordeaux avant l’heure

Le lien entre la France et le vignoble chilien précède en réalité la crise du phylloxéra. Dès 1851, un propriétaire terrien, Silvestre Ochagavía, fait acclimater des cépages français dans la vallée du Maipo. Dans les décennies qui suivent l’indépendance, l’élite chilienne, enrichie par les mines de cuivre et de salpêtre, cherche à s’affirmer socialement en imitant les usages européens : elle importe des vins de Bordeaux, adopte les arts de la table à la française, puis fait venir directement les cépages; cabernet sauvignon, merlot, carménère, et les techniques bordelaises, jusqu’à la figure emblématique du « château ».

Vignoble de Santa Cruz (Chili)

Ce n’est donc pas d’abord la fuite devant le phylloxéra qui explique la présence française au Chili, mais un phénomène antérieur de mode et de prestige social, amorcé dès le milieu du XIXe siècle dans la vallée centrale, protégée de l’influence océanique par la cordillère de la Côte et bénéficiant d’un climat proche de celui du Bordelais. La crise, en revanche, vient consolider cette relation : quand les vignobles français sont décimés à la fin du siècle, le Chili, épargné par le parasite grâce à son isolement géographique, devient un refuge pour des ceps que l’Europe est en train de perdre. Le pays conserve aujourd’hui encore des vignes « franches de pied », plantées sans porte-greffe, une rareté mondiale. La découverte la plus spectaculaire de cette histoire ne survient d’ailleurs qu’en 1994 : un ampélographe français identifie que le « merlot » chilien, dont la maturation tardive intriguait les producteurs, est en réalité du carménère, un cépage bordelais que l’on croyait éteint en France depuis le phylloxéra, et qui avait simplement traversé l’Atlantique quelques années avant la catastrophe.

Le Brésil et l’aventure vénitienne de la Serra Gaúcha

À Bento Gonçalves et dans les collines de la Serra Gaúcha, dans le Rio Grande do Sul, l’histoire suit une autre logique. L’immigration italienne massive vers cette région débute à partir de 1875, avec la fondation des colonies de Dona Isabel (aujourd’hui Bento Gonçalves) et de Conde d’Eu (Garibaldi). Plus de 100 000 Italiens rejoignent l’État entre 1875 et 1914, venus en majorité de Vénétie, mais aussi de Lombardie et du Trentin.

Dans la Serra Gaúcha

Ce mouvement n’est pas à proprement parler une émigration de vignerons fuyant le phylloxéra : c’est avant tout une émigration de misère rurale, celle des campagnes du nord de l’Italie, surpeuplées et appauvries, encouragée par les autorités brésiliennes en quête de main-d’œuvre agricole après l’abolition progressive de l’esclavage. Ces colons italiens héritent d’ailleurs des terres les moins favorables : les meilleures plaines basses avaient déjà été attribuées, un demi-siècle plus tôt, aux immigrants allemands venus s’installer autour de São Leopoldo dès 1824. Repoussés vers les hauteurs escarpées, les Italiens y plantent la vigne presque par nécessité, et en font, avec le temps, l’identité même de la région. Le dialecte talian, mélange de vénitien et de portugais, s’y parle encore aujourd’hui, et Bento Gonçalves est devenue la capitale viticole du Brésil, cœur de la Vale dos Vinhedos.

L’Argentine et Mendoza : une histoire plus italo-française qu’allemande

C’est sans doute sur le versant argentin que le récit mérite le plus d’être nuancé. L’immigration allemande vers l’Argentine est bien réelle et massive, plus de 100 000 germanophones arrivent entre 1885 et la Première Guerre mondiale, mais elle se concentre avant tout à Buenos Aires et dans des colonies agricoles générales, tournées vers le blé plus que vers la vigne. Ce ne sont pas les Allemands qui bâtissent le vignoble de Mendoza.

Ce sont, dans l’ordre d’importance, les Italiens, les Espagnols et les Français. La loi Avellaneda de 1876, qui encourage la colonisation étrangère, et l’arrivée du chemin de fer à Mendoza en 1884-1885, désenclavent la province et ouvrent la voie à un afflux migratoire massif : les Italiens s’installent en nombre à Mendoza même, les Espagnols davantage à San Juan, tandis que les Français se concentrent à San Rafael, au sud de la province, autour de figures comme l’homme d’affaires Rodolphe Iselin, qui y encourage l’installation de colons de toutes origines. C’est ce noyau français, souvent d’origine bordelaise, qui transmet le modèle des « bodegas » industrielles, la tonnellerie, la métallurgie viticole et une partie du savoir-faire technique,  un transfert qui, cette fois, doit beaucoup à des vignerons et ingénieurs directement déplacés par la crise du phylloxéra et venus chercher outre-Atlantique un vignoble à reconstruire. Le malbec, aujourd’hui cépage-signature de l’Argentine, est lui-même un ancien cépage du Sud-Ouest français, presque oublié en France, mais devenu, à Mendoza, une variété nationale à part entière.

Un même geste, trois destins

Au-delà des trajectoires propres à chaque pays, une même logique traverse cette épopée : celle du greffon. Au sens propre, d’abord, les cépages européens sauvés en étant plantés ailleurs, sur d’autres continents, parfois sans même que leurs origines soient identifiées, comme le montre l’histoire du carménère chilien. Au sens figuré ensuite : des populations entières, déracinées par une crise agricole et sociale, greffées sur des terres nouvelles où elles recomposent, avec les moyens du bord, une part de ce qu’elles avaient perdu.

Vin de… Bourgogne, au Chili

Le triangle Chili-Brésil-Argentine ne doit donc pas être lu comme trois migrations parallèles et symétriques, mais comme trois histoires aux temporalités et aux moteurs distincts : une mode sociale précoce au Chili, une misère rurale italienne au Brésil, une colonisation agricole plurielle, italienne, espagnole et française, en Argentine, où l’influence bordelaise reste réelle mais minoritaire face au nombre. Ce qui les relie, en définitive, c’est moins l’origine de leurs colons que le résultat : trois vignobles du Nouveau Monde qui, un siècle plus tard, comptent parmi les plus dynamiques de la planète, pendant que la France, elle, a mis près d’un demi-siècle à reconstruire, greffe après greffe, ce que le phylloxéra lui avait pris en trente ans.

Argentine

Brésil