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Vingt ans de plaintes, un jugement qui fait date

Depuis au moins 2006, les familles rurales et autochtones des localités de Campo Medina et Campo Nuevo, dans le département de Pampa del Indio, ainsi que de la Colonia San Francisco, à Presidencia Roca, dénoncent la même chose : les pulvérisations d’agrotoxiques réalisées sur l’immense domaine « Don Panos » retombent en « pluie fine » directement sur leurs maisons, leurs potagers, leurs animaux et leurs points d’eau. Commissariats, parquets, sous-secrétariat provincial aux Droits humains, Chambre des députés du Chaco : les plaintes se sont accumulées pendant deux décennies sans qu’aucune réponse définitive ne soit apportée.

En mai 2026, la Chambre contentieuse administrative de la province du Chaco (Sala I) a mis fin à ce silence. Dans un jugement qualifié de précédent en matière de droit environnemental et de droits humains, les juges Natalia Prato Stoffel et Silvia Geraldine Varas ont condamné à la fois l’État provincial et les entreprises Unitec Bio SA et Marfra SA, deux sociétés du groupe dirigé par le milliardaire Eduardo Eurnekian, pour les dommages causés par les épandages systématiques sur les terres de l’établissement Don Panos.

Un domaine, deux mondes

Don Panos s’étend sur des dizaines de milliers d’hectares entre Pampa del Indio et Presidencia Roca, dans le département General San Martín, l’une des régions les plus pauvres d’Argentine. Propriété d’Unitec Bio SA (filiale agro-industrielle et bioénergétique de la galaxie Eurnekian) et exploité en grande partie par le preneur à bail Marfra SA, le domaine produit du soja, du maïs, du coton et du tournesol, avec un usage intensif de biocides appliqués aussi bien par voie terrestre qu’aérienne.

Tout autour, les communautés sont très majoritairement composées de familles indigènes et de paysans, sans accès au réseau d’eau potable et dont les besoins essentiels ne sont pas couverts. Le jugement rappelle que les communautés qom de Campo Medina et Campo Nuevo descendent des populations qui ont survécu aux campagnes militaires menées dans le Chaco à la fin du XIXe siècle, un rappel explicite de la profondeur historique de la marginalisation dont elles continuent de souffrir.

Ce qu’a ordonné la justice

Le tribunal a jugé illégitime la manière dont le pouvoir exécutif provincial appliquait jusqu’ici la loi sur les biocides, estimant que l’État avait manqué à ses obligations constitutionnelles de protection de l’environnement en laissant sans protection les familles paysannes et les membres des communautés autochtones vivant à proximité de l’exploitation.

Concrètement, la décision impose plusieurs mesures :

  • Une nouvelle ligne agronomique d’exclusion. La province dispose de 48 heures pour tracer une zone tampon prenant comme points de référence les habitations rurales de Campo Medina, Campo Nuevo et Colonia San Francisco, ainsi que leurs puits, citernes et réserves d’eau.
  • L’interdiction de pulvériser dans ce périmètre. Une fois la nouvelle limite fixée, Unitec Bio et Marfra devront s’abstenir de toute application phytosanitaire à l’intérieur de cette zone de protection.
  • La création d’un registre épidémiologique provincial. Le gouvernement du Chaco devra rendre compte mensuellement au tribunal des avancées réalisées et publier ces informations sur des portails officiels.
  • Le partage des frais de justice, répartis à parts égales entre les trois parties condamnées : la province, Unitec Bio et Marfra.

Le jugement a en outre un effet erga omnes : il s’applique à tous, et pas seulement aux parties engagées dans la procédure. Une portée qui pourrait servir de référence pour d’autres conflits similaires liés à l’agriculture industrielle dans la province.

Un adversaire hors norme

Ce qui rend cette affaire particulièrement remarquable, c’est le déséquilibre entre les parties. D’un côté, des familles rurales et autochtones de l’une des provinces les plus pauvres d’Argentine. De l’autre, Eduardo Eurnekian, homme d’affaires argentin d’origine arménienne né en 1932, considéré comme l’une des plus grandes fortunes du pays. Parti de l’industrie textile familiale, il a bâti sa fortune dans les années 1990 en revendant sa participation dans le câblo-opérateur Cablevisión, avant de prendre, via Corporación América, le contrôle d’un vaste empire aéroportuaire : une concession sur les principaux aéroports argentins obtenue en 1998, aujourd’hui prolongée jusqu’en 2038, et un réseau qui compte aujourd’hui plusieurs dizaines d’aéroports dans le monde, notamment en Argentine, en Arménie, en Italie, en Équateur, au Pérou, au Brésil et en Uruguay.

Au fil des décennies, Corporación América s’est diversifié dans l’énergie, les hydrocarbures, la construction, la finance et l’agro-industrie, c’est dans ce dernier secteur qu’intervient Unitec Bio, active dans la production de biocarburants et l’agriculture intensive. Selon Forbes, Eurnekian figurait encore récemment parmi les toutes premières fortunes d’Argentine.

C’est précisément ce contraste que soulignent les organisations locales et les médias qui ont suivi l’affaire : une poignée de familles sans accès à l’eau courante, en butte pendant vingt ans à l’indifférence administrative, a fini par obtenir gain de cause face à l’un des groupes économiques les plus puissants et les mieux connectés du pays.

Une victoire à confirmer

Si le jugement constitue une avancée significative, sa portée réelle dépendra de sa mise en œuvre. La province doit encore tracer matériellement la nouvelle ligne d’exclusion et mettre en place le registre épidémiologique promis, sous le contrôle du tribunal. Les organisations qui accompagnent les communautés qom depuis des années restent vigilantes : des décisions administratives favorables avaient déjà été obtenues par le passé sans être pleinement appliquées sur le terrain.

Il n’en reste pas moins que cette décision de justice marque un tournant symbolique : pour la première fois, un tribunal argentin reconnaît explicitement que l’État a manqué à son devoir de protection face à un modèle agricole intensif qui a progressivement empiété sur des zones habitées, et impose à l’un des groupes économiques les plus influents du pays des limites concrètes à son activité.


Sources : Diario Pregón (Jujuy), El Diario de la Región, Chaco Diapordía, Infoqom, Radio Clan FM, Periodismo 365, El Censor del Oeste (mai-juin 2026) ; Forbes ; Wikipédia.