Malouines : le pétrole de Sea Lion ravive un conflit de souveraineté vieux de deux siècles
La découverte d’un gisement pétrolier majeur au large des Malouines (Falklands pour les Britanniques, Malvinas pour les Argentins) est en train de rebattre les cartes d’un contentieux territorial que l’on croyait figé depuis la fin de la guerre de 1982. Le projet Sea Lion, dont l’exploitation doit démarrer en 2028, place le président argentin Javier Milei dans une position délicate : fervent partisan du libéralisme économique et allié rapproché de Londres et de Washington sur de nombreux dossiers, il n’en maintient pas moins fermement la revendication historique de l’Argentine sur l’archipel.

Un contentieux né au XIXe siècle, exacerbé par la guerre de 1982
La souveraineté sur les Malouines oppose Buenos Aires et Londres depuis 1833, année où le Royaume-Uni a expulsé les autorités argentines de l’archipel pour y établir une colonie. L’Argentine n’a jamais renoncé à sa revendication, considérant l’occupation britannique comme illégitime.
Ce différend a débouché en 1982 sur un conflit armé resté dans les mémoires des deux pays. Le 2 avril 1982, la junte militaire argentine dirigée par le général Leopoldo Galtieri envahit l’archipel, espérant relancer sa popularité intérieure alors que le régime traversait une grave crise économique et politique. Margaret Thatcher, alors Premier ministre britannique, dépêche un corps expéditionnaire dans l’Atlantique Sud. La guerre dure une dizaine de semaines et se solde, le 14 juin 1982, par la reddition des forces argentines. Le conflit a coûté la vie à environ 650 militaires argentins, 255 militaires britanniques et trois civils insulaires. Sur le plan politique, la défaite précipite la chute de la dictature militaire argentine l’année suivante, tandis qu’elle consolide la position de Thatcher au Royaume-Uni.
Depuis, le Royaume-Uni administre l’archipel, doté d’un statut de territoire britannique d’outre-mer largement autonome, tandis que l’Argentine continue de revendiquer sa souveraineté sur la scène diplomatique, avec le soutien de plusieurs résolutions des Nations unies reconnaissant l’existence d’un différend territorial non résolu, sans toutefois trancher sur la titularité des ressources naturelles environnantes.
Sea Lion, un gisement resté quinze ans dans les limbes
Découvert dès 2010 par la compagnie britannique Rockhopper Exploration, le gisement offshore Sea Lion, situé à environ 220 kilomètres au nord de l’archipel des Malouines, est longtemps resté à l’état de projet en sommeil. La chute des cours du pétrole en 2014 puis en 2020, conjuguée à la frilosité des grandes compagnies face au risque géopolitique lié au différend de souveraineté, a retardé à plusieurs reprises sa mise en exploitation.
Le tournant est venu de l’entrée au capital, à partir de 2020, de la compagnie israélienne Navitas Petroleum, qui a fini par devenir opérateur du projet avec 65 % des parts, Rockhopper Exploration conservant les 35 % restants. Le 10 décembre 2025, les deux partenaires ont officialisé leur décision finale d’investissement (DFI), ouvrant la voie à la phase de développement effective après plus de quinze ans d’incertitude.
La première phase du projet, dont le coût est estimé à environ 2,1 milliards de dollars, prévoit le forage de onze puits sous-marins raccordés à une unité flottante de production, de stockage et de déchargement (FPSO). Elle vise l’extraction de 170 millions de barils, pour une production de pointe d’environ 50 000 barils par jour, avec un premier baril attendu au premier semestre 2028 (certaines sources évoquant plus précisément mars 2028). Une deuxième phase, prévue dans les trois années suivant le démarrage, doit ajouter douze puits supplémentaires et porter les réserves totales exploitées à plus de 300 millions de barils, sur un gisement dont le potentiel global est évalué à plusieurs centaines de millions, voire au-delà du milliard de barils selon certaines estimations.
Début août 2026, le baril de Brent évolue autour de 80 à 84 dollars, un niveau qui rend le projet potentiellement très rentable
L’atout majeur du projet réside dans son équation économique : le seuil de rentabilité de la plateforme est désormais estimé à environ 24 dollars le baril, contre 45 dollars lors des précédentes évaluations réalisées en 2016. Cette baisse spectaculaire tient aux efforts de réduction des coûts menés par les partenaires du projet. Or, début août 2026, le baril de Brent évolue autour de 80 à 84 dollars, un niveau qui rend le projet potentiellement très rentable et qui explique l’appétit renouvelé des investisseurs — mais aussi l’inquiétude côté argentin, qui voit s’ouvrir une manne financière considérable pour l’archipel sans qu’elle profite en rien à Buenos Aires. Le Financial Times a ainsi estimé que le projet pourrait tripler le PIB des Malouines, dont l’économie reposait jusqu’ici essentiellement sur la pêche et l’élevage ovin.
Milei entre fermeté diplomatique et alliances stratégiques
Face à cette perspective, le gouvernement argentin n’a pas renoncé à sa revendication de souveraineté, bien au contraire. Dès l’annonce de la décision finale d’investissement en décembre 2025, la diplomatie argentine a exprimé son « rejet énergique », qualifiant l’initiative de Rockhopper et Navitas d’exploitation « unilatérale » de ressources naturelles situées dans une zone sous différend de souveraineté, menée « sans autorisation de l’autorité compétente argentine ». Buenos Aires invoque à cette occasion plusieurs résolutions des Nations unies (2065 XX, 31/49 et suivantes) reconnaissant l’existence du contentieux territorial.
Javier Milei lui-même est monté au créneau à plusieurs reprises, qualifiant le projet Sea Lion de tentative « unilatérale et illégitime » de s’approprier des ressources qui, selon lui, appartiennent à l’Argentine, et promettant de mobiliser « toutes les mesures diplomatiques nécessaires » pour défendre les intérêts du pays. Ces déclarations, parmi les plus fermes de sa présidence sur le dossier, ont notamment été prononcées lors de la commémoration du 44e anniversaire de la guerre de 1982.
La position de Milei n’est cependant pas exempte d’ambiguïtés. Le président a par ailleurs affirmé soutenir le principe d’autodétermination des habitants de l’archipel, déclarant vouloir qu’ils « préfèrent être argentins » plutôt que d’imposer une solution par la force, une formulation qui se rapproche, sur le fond, de la doctrine britannique en la matière, et qui tranche avec la ligne plus offensive traditionnellement défendue par le péronisme sur ce dossier. Par ailleurs, la part prépondérante détenue par la compagnie israélienne Navitas dans le projet Sea Lion place Milei face à une forme de contradiction : le président argentin a construit avec Israël l’une des alliances internationales les plus étroites de sa présidence, sans que cette relation privilégiée n’ait, à ce stade, été mobilisée publiquement pour peser sur le dossier Sea Lion. Une partie de la presse argentine, notamment le quotidien Página 12, a d’ailleurs pointé un décalage entre la fermeté rhétorique du gouvernement et l’absence de mesures concrètes pour freiner l’avancée du projet.
Le dossier Sea Lion s’inscrit ainsi dans un climat plus large de tensions ranimées entre Buenos Aires et Londres, marqué ces derniers mois par l’incursion d’un navire britannique dans des eaux revendiquées par l’Argentine et par des gestes symboliques, comme celui de footballeurs argentins brandissant le message « Las Malvinas son argentinas » après une victoire face à l’Angleterre. Plus de quatre décennies après la guerre de 1982, la question des Malouines reste ainsi une ligne de fracture vive dans les relations entre les deux pays, et le pétrole pourrait bien en devenir, dans les années à venir, le nouveau point de crispation central.






