Sélectionner une page

La péninsule de Nicoya : la zone bleue la plus pauvre du monde, mais la plus fertile en centenaires

Une région chaude et sèche où le temps s’étire

Au nord-ouest du Costa Rica, dans la province de Guanacaste, la péninsule de Nicoya s’étend sur cinq communes (Nicoya, Santa Cruz, Hojancha, Nandayure et Carrillo) peuplées d’un peu moins de 100 000 habitants. Le climat y est sec, la terre pauvre, l’économie modeste. Et pourtant, c’est précisément là que la science a découvert l’une des plus fortes concentrations de centenaires de la planète.

Le phénomène a été mis au jour par le démographe costaricien Luis Rosero Bixby, qui dirigeait alors le Centre centraméricain de population de l’Université du Costa Rica. Depuis 1984, ses études longitudinales ont mis en évidence une mortalité anormalement basse chez les habitants nicoyens de plus de 90 ans, de l’ordre de 10 % inférieure à celle du reste des Costariciens. Selon des recherches plus récentes de la même université, la région compterait environ 23 centenaires pour 100 000 habitants, très au-dessus des moyennes mondiales, avec une espérance de vie locale avoisinant les 85 ans.

Cinq zones bleues, un seul concept

Le terme de « zone bleue » a été forgé en Sardaigne par les démographes Gianni Pes et Michel Poulain, qui entouraient de bleu sur leurs cartes les villages où se concentraient les centenaires. Le journaliste américain Dan Buettner, avec le soutien de National Geographic, a ensuite popularisé le concept à l’échelle mondiale au début des années 2000, en recensant cinq territoires : l’île sarde en Italie, l’île grecque d’Ikaria, l’archipel d’Okinawa au Japon, la communauté adventiste de Loma Linda en Californie, et la péninsule de Nicoya, seule zone bleue d’Amérique latine.

Ce qui distingue Nicoya des quatre autres, c’est son dénuement économique. Contrairement à la Californie ou même à certaines zones du Japon, la péninsule reste marquée par la pauvreté rurale, le chômage et l’informalité de l’emploi. Un rapport de l’Université nationale du Costa Rica souligne d’ailleurs qu’il ne faut pas romancer la zone bleue : une partie significative de ses aînés vit aujourd’hui en situation de précarité, avec des pensions dérisoires et une couverture sociale incomplète.

Les ingrédients d’une longévité sans luxe

Les chercheurs qui étudient Nicoya depuis des décennies avancent une combinaison de facteurs plutôt qu’une explication unique :

  • Une alimentation traditionnelle simple : haricots, maïs et courge — les « trois sœurs » de l’agriculture mésoaméricaine, complétés de riz, de fruits locaux (dont la papaye) et de tortillas de maïs faites maison, avec très peu de viande.
  • Une activité physique intégrée au quotidien : les centenaires nicoyens n’ont pas pratiqué de sport organisé, mais ont travaillé toute leur vie dans les champs, traire les vaches, aller chercher l’eau, manier la machette, ce qui a maintenu un niveau d’effort physique constant jusqu’à un âge avancé.
  • Un ancrage familial et communautaire fort : le voisinage, la présence des enfants et petits-enfants, et un fort sentiment d’utilité sociale reviennent dans presque tous les témoignages recueillis sur place.
  • Un facteur génétique amérindien : une partie de la littérature scientifique évoque une composante héréditaire propre à la population locale, à côté du régime alimentaire et du mode de vie.
  • Un stress social globalement moindre, lié au rythme rural et à l’absence de la pression urbaine, bien que ce facteur soit plus difficile à mesurer scientifiquement que l’alimentation ou l’activité physique.

Les démographes rappellent cependant une limite importante : cette longévité exceptionnelle concerne avant tout les générations nées avant 1940. Rosero Bixby lui-même estime que la zone bleue restera « bleue » tant que ces générations seront en vie, mais que rien n’indique que les Nicoyens nés après cette période présentent les mêmes indicateurs.

Don José Flores, doyen du pays et candidat au record du monde

C’est dans ce contexte qu’a émergé, cet été, l’histoire de José Flores Flores. Né le 11 juillet 1907 à Cañas, dans le Guanacaste, cet ancien agriculteur, aujourd’hui installé à Sardinal de Carrillo, a fêté son 119e anniversaire le 11 juillet 2026. Il est officiellement reconnu comme la personne la plus âgée du Costa Rica, et sa famille tente désormais de faire valider son âge par le Guinness World Records, ce qui ferait de lui l’homme le plus âgé jamais recensé, dépassant le record actuellement détenu (chez les hommes) par le Japonais Jiroemon Kimura, et le ferait aussi entrer en concurrence avec la Britannique Ethel Caterham, 116 ans, actuelle doyenne de l’humanité reconnue par Guinness.

Selon ses proches, don José marche, mange et converse encore sans aide, et reste un joueur de dominos redoutable. Plus tôt cette année, à 118 ans, il s’était rendu aux urnes pour voter à l’élection présidentielle costaricienne, devenant l’électeur le plus âgé du pays. Sa famille, avec le soutien de l’Association Zone Bleue de la péninsule de Nicoya et du gérontologue espagnol José Antonio Rabadán, de l’Université d’Alicante, rassemble actes de naissance, registres civils et certificat de baptême, les documents exigés par les organismes internationaux pour valider l’âge des supercentenaires.

Cette rigueur documentaire n’est pas anodine : le Costa Rica a déjà manqué, faute de preuves suffisantes, la reconnaissance internationale d’un précédent centenaire présumé, José Uriel Delgado Corrales, dit « Chepito », mort à un âge revendiqué de 121 ans sans avoir jamais été homologué.

Malgré son statut de doyen potentiel de l’humanité, don José vit avec une pension mensuelle très modeste. Une situation qui illustre, mieux que n’importe quelle statistique, le paradoxe de Nicoya : une région pauvre en ressources, mais exceptionnellement riche en années de vie.

Un modèle fragile

Le succès médiatique des zones bleues a aussi son revers. À Nicoya, certains acteurs s’inquiètent de voir le label « zone bleue » récupéré à des fins touristiques et commerciales sans que les centenaires eux-mêmes en tirent un bénéfice réel. Dan Buettner, à l’origine du concept, reconnaît lui-même la difficulté de contrôler l’usage de la marque et insiste sur le fait qu’un site ou un produit ne devrait s’en réclamer que s’il contribue véritablement à améliorer la vie des aînés locaux.

Reste que l’histoire de don José Flores, comme celle de dizaines d’autres centenaires nicoyens, continue de nourrir une question centrale pour la recherche sur le vieillissement : et si la longévité tenait moins à l’abondance matérielle qu’à un ensemble de conditions simples comme une alimentation modeste mais équilibrée, un corps qui reste en mouvement, une famille proche et un sentiment de raison d’être, reproductibles bien au-delà des rives du Pacifique costaricien ?