À une semaine du lancement formel du processus de sélection, les six candidats à la succession d’Antonio Guterres au poste de secrétaire général de l’ONU se sont livrés jeudi soir à New York à un débat feutré, dans la salle solennelle de l’Assemblée générale. Derrière la prudence diplomatique affichée par tous, une donnée structure discrètement la course : cinq des six prétendants sont originaires d’Amérique latine ou des Caraïbes, une région qui revendique le poste au nom d’une tradition de rotation continentale. Un usage non écrit, et loin d’être toujours respecté.
Un débat sans flammes, mais une échéance approche
Convoqués devant l’Assemblée générale, les candidats ont partagé pendant près de deux heures le même diagnostic : une organisation en crise de confiance et de liquidités, empêtrée dans des conflits qu’elle peine à résoudre, du Moyen-Orient à l’Ukraine. Rebeca Grynspan, actuelle secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), a résumé l’ambition partagée en expliquant vouloir que l’ONU retrouve sa place dans la gestion des crises internationales. Le Conseil de sécurité doit désormais se prononcer une première fois à huis clos le 30 juillet, lors d’un « vote indicatif » anonyme ; il faudra ensuite réunir neuf voix sur quinze sans veto d’aucun des cinq membres permanents pour qu’un nom soit transmis à l’Assemblée générale, en vue d’une prise de fonction prévue le 1ᵉʳ janvier 2027.
La revendication latino-américaine
Le principe de rotation géographique, informel mais généralement observé depuis la création de l’ONU, voudrait que le poste revienne cette fois à l’Amérique latine, région qui n’a plus occupé ce siège depuis le mandat du Péruvien Javier Pérez de Cuéllar, achevé en 1991. C’est cette conviction qui explique la concentration inhabituelle de candidatures issues du sous-continent :
- Michelle Bachelet (Chili, 74 ans), double ex-présidente et ancienne haut-commissaire aux droits de l’homme, incarne la candidature la plus institutionnellement soutenue : elle est portée conjointement par le Chili, le Brésil et le Mexique. Emprisonnée et torturée sous la dictature de Pinochet, elle reste une figure très reconnue de la diplomatie internationale.
- Rafael Grossi (Argentine, 65 ans), directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), est régulièrement cité comme l’un des favoris, fort de sa visibilité acquise sur les dossiers nucléaires sensibles, de l’Ukraine à l’Iran.
- Rebeca Grynspan (Costa Rica), patronne de la Cnuced actuellement en retrait de ses fonctions pour mener campagne, met en avant son expérience du développement et du commerce international.
- María Fernanda Espinosa (Équateur), ancienne ministre des Affaires étrangères et ex-présidente de l’Assemblée générale de l’ONU, s’est forgé une expertise reconnue sur les questions climatiques et de biodiversité.
- Carolyn Rodrigues-Birkett (Guyana), ambassadrice auprès de l’ONU, complète ce bloc régional avec un profil plus discret sur la scène internationale.
Face à ce quintette, un seul candidat sort du cadre latino-américain : l’ancien président sénégalais Macky Sall, 64 ans, dont la candidature (présentée par le Burundi) a récemment reçu le soutien de Dakar. Sa présence rappelle qu’aucune règle contraignante n’oblige le Conseil de sécurité à respecter la rotation régionale revendiquée par les pays latino-américains.
Une candidature collective, mais pas un consensus garanti
Cette prépondérance numérique ne garantit toutefois rien : la décision reviendra en dernier ressort aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité (États-Unis, Chine, Russie, France et Royaume-Uni), dont les négociations se déroulent largement dans la discrétion des couloirs plutôt que dans les débats publics. Selon Richard Gowan, analyste à l’International Crisis Group, la prudence des candidats s’explique par leur volonté de ne froisser ni Washington ni les autres puissances disposant d’un droit de veto.
À cette dimension géographique s’ajoute un autre enjeu de taille : la question du genre. Aucune femme n’a jamais dirigé l’ONU en quatre-vingts ans d’histoire, et plusieurs États, dont le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Espagne et l’Uruguay, plaident ouvertement pour qu’une femme accède enfin au poste. Sur les cinq candidatures latino-américaines, quatre sont précisément portées par des femmes, ce qui pourrait renforcer leur position si les États membres souhaitent conjuguer les deux revendications.
Aucun favori net ne s’est encore détaché de ce débat très policé. La suite du processus, marquée par des sondages informels à huis clos (les « straw polls »), devrait permettre de dégager progressivement une tendance, avec une décision attendue autour du mois d’octobre — soit le même calendrier qui avait présidé, dix ans plus tôt, à l’élection d’Antonio Guterres.
Sources : France 24, RTS, 24 Heures, Le Temps, ONU Info, International Crisis Group.






