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Un codex spolié : de l’Académie d’histoire espagnole à la bibliothèque d’un magnat américain

L’Histoire générale et naturelle des Indes, rédigée par Gonzalo Fernández de Oviedo (1478-1557) et publiée en 1535, est un manuscrit majeur relatant la conquête de l’Amérique ainsi que sa flore et sa faune. Fernández de Oviedo fut le premier Européen à décrire scientifiquement de nombreuses espèces végétales du Nouveau Monde, illustrations à l’appui.

Pages de l’« Histoire générale des Indes », dans l’édition de la Fondation José Antonio de Castro, accompagnées des dessins réalisés par son auteur, Gonzalo Fernández de Oviedo

Le journaliste Ramón Jiménez Fraile a découvert, par hasard, en enquêtant sur le naufrage de la nao Victoria (le navire de Magellan/Elcano), qu’une partie de ce codex (plus de 150 pages) avait été mutilée et volée il y a environ un siècle à l’Académie royale d’histoire (RAH) de Madrid. Les pages dérobées ont transité par l’antiquaire londonien Maggs avant d’être acquises en 1926 par le magnat américain Henry E. Huntington, cousin d’Archer M. Huntington (fondateur de la Hispanic Society de New York). Passionné de botanique, Henry Huntington aurait été particulièrement attiré par les descriptions et dessins de plantes du manuscrit, notamment celui de l’ananas.

Ces pages se trouvent aujourd’hui à la bibliothèque Huntington, en Californie, accessibles uniquement aux titulaires d’un doctorat en histoire. Des sources internes à la RAH confirment être au courant du vol, en soupçonnant un membre du personnel plutôt qu’un académicien, mais expliquent que le coût d’une action en justice a toujours découragé toute tentative de récupération.

Gonzalo Fernández de Oviedo : une vie au service de la Couronne et de la connaissance du Nouveau Monde

Né à Madrid en août 1478 dans une famille noble originaire des Asturies, Fernández de Oviedo entre très jeune à la cour des Rois Catholiques. Page du prince héritier Don Juan dès l’âge de 13 ans, il assiste au siège de Grenade et croise Christophe Colomb avant son départ pour les Amériques.

 

Retrato de Gonzalo Fernández de Oviedo (1478-1557) por Coriolano Leudo Obando.Academia Colombiana de Historia

Après la mort du prince Juan en 1497, il part pour l’Italie où, selon certaines sources, il côtoie des figures comme Léonard de Vinci et Michel-Ange, avant de servir comme secrétaire du Grand Capitaine Gonzalo Fernández de Córdoba. Il rejoint ensuite les Indes en 1514 avec l’expédition de Pedrarias Dávila, occupant divers postes administratifs, inspecteur des fonderies d’or, gouverneur du Darién. C’est là qu’éclate sa fameuse polémique avec Bartolomé de las Casas, qui l’accuse d’être complice des cruautés commises envers les indigènes.

Au total, il passera près de la moitié de sa vie en Amérique, à travers six séjours entrecoupés de retours en Espagne. En 1532, l’empereur Charles Quint le nomme chroniqueur officiel des Indes, une reconnaissance qui couronne des décennies d’observation directe. Il meurt en 1557, la troisième partie de son œuvre monumentale restant inachevée ; elle ne sera publiée intégralement qu’au XIXe siècle par l’Académie royale d’histoire.

Sa contribution dépasse la simple chronique historique : il est considéré comme l’un des fondateurs de l’ethnographie et de l’histoire naturelle américaines, ayant introduit dans la langue espagnole (et par extension européenne) des mots comme hamac, tabac, canoë ou ouragan.

Le contexte des spoliations du patrimoine documentaire espagnol

L’affaire du codex Oviedo s’inscrit dans une histoire plus large et récurrente de pertes patrimoniales espagnoles :

  • XIXe siècle : la désamortisation de Mendizábal (confiscation des biens ecclésiastiques) a mis sur le marché une masse considérable de manuscrits et livres anciens, dont une partie a été récupérée à bas prix par des collectionneurs et marchands plutôt que préservée dans les institutions publiques.
  • Cadre juridique tardif : ce n’est qu’en 1933 (loi sur la Défense du Trésor historico-artistique) puis en 1985 (Loi du Patrimoine Historique Espagnol) que l’État espagnol s’est doté d’un arsenal juridique solide contre l’exportation illégale et l’expolio. Avant cela, et c’est précisément l’époque du vol du codex Oviedo, dans les années 1920, il existait peu de garde-fous efficaces.
  • Un phénomène structurel : les grandes bibliothèques américaines (Huntington, mais aussi d’autres collections privées constituées par des magnats du Gilded Age) ont massivement acquis, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, des manuscrits européens rares, souvent via des antiquaires londoniens comme Maggs, exactement le circuit emprunté par les pages volées du codex.
  • Aujourd’hui encore : la loi espagnole actuelle reconnaît que des biens du patrimoine historique peuvent légalement demeurer en mains privées s’ils ont été acquis de bonne foi ce qui complique singulièrement toute tentative de restitution.

Ce contexte donne une résonance particulière à l’anecdote : elle illustre un mode opératoire typique de l’époque : vol interne, découpage discret, revente via un intermédiaire londonien, absorption dans une collection privée américaine…