Sélectionner une page

Le monde avait une fin

Dieu existe me disait-il. Et il ajoutait dans un murmure délicat, comme pour s’excuser de je ne sais quel péché irrémissible : « La preuve, je ne l’ai jamais rencontré… mais la musique est là, celle vous laissant perdre un peu de votre arrogance. Pachelbel ou Grieg ».

Il s’appelait Victor Greimas. Il était grand. Ses cheveux avaient été noirs et ses yeux furent toujours sombres. Son allure générale pouvait faire penser à une sorte de banquier, de chef d’entreprise ou d’affairiste quelconque. Mais il ne fut jamais rien d’autre qu’un marquis français. Un marquis fauché. Mais là-bas, à Mauthausen, riche, pauvre, chômeur, paysan, ouvrier ou patron, ça ne signifiait pas grand-chose.
Victor le savait tout comme ceux partageant avec lui l’horreur quotidienne d’être nés ici plutôt qu’ailleurs, d’être juif, tzigane, communiste, sodomite ou bêtement français.

Il a été un peu tout cela à la fois.

Des Juifs, il avait l’amour irraisonné de la fatalité et des Tziganes l’insouciance poétique ; des communistes, l’esprit de révolte, et des sodomites, peut-être la folle conscience de la transgression habituelle à peine voilée.

Il était Français jusqu’au bout des ongles (ils lui furent méthodiquement arrachés) et des papilles se passionnant pour un cru recherché ou un chapon de Bresse rôtissant paresseusement au commencement d’une matinée automnale.

J’ai rencontré Victor au début des années 1990, dans un bar de Chalon-sur-Saône. Il est mort il y a maintenant dix ans. Je me suis longtemps demandé si Greimas était son vrai nom tant le personnage était mystérieux. Mais il s’agissait bien d’un marquis. Son marquisat, enfin ce qu’il en restait (une grosse demeure bourgeoise passablement délabrée au centre d’un domaine viticole inexploité depuis des lustres) était situé en Bourgogne.

Mais je ne souhaite pas en dire plus…

Le 4 février à midi (vingt-sept heures après la conquête de la première tour de garde), le commandant du camp de Mauthausen informa Berlin : seuls dix-sept évadés n’avaient pas été repris. Dont le marquis. Ils n’étaient plus que onze le lendemain. Victor était toujours parmi eux. Trois ou quatre (on ne sut jamais exactement) parvinrent à gagner la Tchécoslovaquie. Deux furent repérés dans les collines boisées du Waldviertel, mais ils réussirent à se faire passer pour des ouvriers agricoles. Ils ne furent pas renvoyés au camp.

Victor se retrouva dans un groupe de quatre survivants. Grâce à des hommes de peine, ils furent d’abord cachés dans une grange puis, avec l’aide de la famille d’un notaire, dans la cave d’une vieille ferme abandonnée.